Comptes moraux

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Alors que la consommation du tabac en France diminuait continûment depuis plus de vingt ans on a constaté en 2010 une inversion de la tendance. En 5 ans la part de fumeurs dans la population âgée de 15 à 75 ans est passée de 27,1 % à 29,1 %

Pourtant les actions n’ont pas manqué. Depuis le milieu des années 1970 et la « loi Veil  » les autorités publiques ont pris conscience que le tabac était la première cause de mortalité évitable. De nombreuses mesures d’information, de prévention et d’interdiction ont été prises. Le tabac est soumis à de lourdes taxes. Au nom de la santé publique et du danger de tabagie passive on a en 2007 interdit aux fumeurs de gêner les non-fumeurs en édictant l’interdiction de fumer dans les lieux publics et les locaux professionnels, y compris dans leurs propres bureaux.

La volonté collective de lutter contre le tabagisme se heurte à la réalité des choix individuels. Quoique informée des risques une part importante de la population française continue de fumer. Sur le plan micro-économique le phénomène s’explique simplement : pour un fumeur la valeur de l’avantage retiré par la consommation de tabac, malgré les taxes et les contraintes de tout ordre, est supérieure à celle de l’inconvénient d’une grave maladie et d’une vie plus courte. L’avantage est présent et certain, l’inconvénient est incertain et dans le futur, souvent très éloigné.

La Cour des comptes s’est risquée fin 2012 à estimer le coût de ce comportementpour la collectivité. Elle a défini des principes en distinguant  » les coûts directs du tabagisme qui correspondent à la prise en charge sanitaire des pathologies attribuables au tabac, [des] coûts indirects représentant les pertes de revenus, de productivité et de fiscalité liés à la morbidité et à la mortalité, ainsi que les économies liées à une mortalité plus précoce » et a mené l’étude sur l’année 2010.

La Cour a dénombré  en 2010 69 000 morts liées au tabac ayant engendré 2,1 milliards d’euros de dépenses de soins. Plus largement  elle a pu constater que 51 % des pathologies respiratoires, 29 % des cancers et 21 % des pathologies cardiovasculaires étaient considérées – sur la base de l’analyse de la situation des patients – comme provoquées par l’usage du tabac, et évaluer le coût total à 12,1 milliards d’euros. Mais après avoir mené ces investigations la Cour des comptes a retenu un autre chiffre : 18,3 milliards d’euros.

Il provient de « la seule étude plus globale disponible ». Réalisée par des universitaires dans le cadre d’une recherche sur « Le coût social des drogues en 2003″. Plus globalement  la Cour a retenu l’ensemble des chiffres de cette étude pour évaluer les pertes de revenus engendrées par la maladie  – 7,6 milliards d’euros, les pertes de production dues aux décés anticipés – 8,1 milliards d’euros et les impôts non perçus du fait de ces décès : 3,7 milliards d’euros.

Au total elle présente le coût global du tabagisme pour la société à 47,7 millards d’euros.

Addition surprenante car la théorie veut qu’au niveau de la collectivité les impôts payés par les individus et perçus par la puissance publique soient neutralisés, en tant que transferts.

Mais au moment de déduire les économies réalisées la Cour change sa méthodologie en précisant qu’une éventuelle soustraction de ces gains « relèverait d’une comptabilité purement financière  » et aboutirait « d’une manière éthiquement très discutable, à ce que la collectivité traite comme un « avantage » la disparition prématurée  » de certains de ses membres.

Curieuse comptabilité. Dans leur étude les universitaires ont mené le calcul du point de vue des comptes publics : les décès prématurés engendrent une économie de 0,8 milliard d’euros pour les dépenses de santé évitées et 7,5 milliards d’euros pour les retraites économisées. Les impôts sur le tabac représentant 9,8 milliards d’euros la charge nette pour les comptes publics du tabac est de 3,9 milliards d’euros.

Quant au surplus des fumeurs ils l’évaluent, par des considérations d’élasticité au prix, à 13,1 milliards d’euros, bien moins que les pertes de productions totales.

Cela dit les chiffres de l’étude sont anciens et remontent en fait à 2000. Or en 2012 les impôts sur le tabac représentaient 13,9 milliards d’euros. Les coûts médicaux, pour leur part ont certainement évolué mais a priori moins vite, du fait de la baisse du nombre des fumeurs parmi les générations concernées par les maladies. Et quant aux économies sur les retraites elles ont forcément crû avec l’espérance de vie et sans doute plus que les pertes d’impôt liées aux décès anticipés.

L’éthique a empêché la Cour de regarder si le bilan du tabagisme n’était pas positif pour l’Etat.

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